La phobie de la crêpe

1 décembre 2004

Un jour, un con a inventé les crêpes. Maintenant que celle-ci est aussi connue que les blagues sur Mimi Mathy, honte à celui (pire : à celle) qui ne sait pas la goupiller les yeux crevés et les mains dans le cul. Un ignorant du churros passe encore, un inculte du chichi aussi ; mais l’ignare de LA crêpe, lui, pourrait être brûlé vif sur la place du marché à côté de la camionnette qui vend des crêpes, des churros, des chichis et même des gaufres. La crêpe universelle est aux lèvres de tous les morveux à quatre heures, encré dans les cerveaux comme le must de la Chandeleur, immiscée dans tous les foyers civilisés, toutes classes et religions confondues.

« Chou, tu me fais des crêpes ? J’ai envie d’en manger avec du jambon et du gruyère … »
La phrase fatidique proclamée résonne alors dans mon crâne telle le pronostic d’un calvaire inévitable. J’allais ainsi passer à la casserole.
En quelques mois, toutes les excuses avaient été usées jusqu’à la moelle du « j’ai plus de parmesan », « j’ai mal à l’index » en passant par « j’ai mes ragnagnas, je vais louper la pâte » et « j’ai perdu mon fouet » …
Evidemment, j’avais oublié les doses de farine et compagnie ; comme les tables de multiplications et les verbes irréguliers anglais, si on ne pratique pas régulièrement, ça file aux oubliettes. Au bout d’une demi-heure de recherche intensive, je trouve enfin la recette de la pâte à crêpe sans anchois, sève d’oranger, tartare, huître, banane, monsieur propre ou langue de porc. Bizarrement, la crêpe nature, toute conne et célèbre, est indécrochable. Par son manque d’originalité, elle ne mérite pas de figurer dans les stars des recettes de dessert sur la cyber vague fashion.

La magie d’Internet jouant, je peux choisir le nombre de personnes affamées ce qui, en somme, est très pratique. Nous sommes un couple, je choisis donc deux. Puis trois, parce que l’homme a sûrement très faim. Et, finalement quatre vu que les deux autres alternatives indiquaient « deux oeufs et demi ».
Si un chef cuistot, voire Jean Pierre Coffe, parvient à me prouver la coupe d’un oeuf cru en deux comme on casse un sucre, je me prosternerais à jamais devant ma gazinière en lui dédiant une offrande de bifteck.
Prête à faire plaisir à mon cher et tendre fiancé, je m’affaire donc en cuisine. Tout d’abord, j’enfile le tablier que je n’oublie jamais sous risque de jupe fatidiquement huilée bonne pour les ordures. Puis, je me recueille pendant cinq minutes durant lesquelles je me prépare psychologiquement à affronter ma phobie des crêpes : courage, concentration et signe de croix.
Suivant le guide en ligne, il est indiqué d’ « incorporer la farine en la versant en pluie ». Trop tard. J’avais déjà balancé tous les ingrédients dans le bol, ayant stoppé ma lecture avant le petit un. Cela dit, ma hâte m’aura au moins évité de recouvrir la cuisine d’une pluie farineuse.
Je bats ensuite la pâte avec un fouet. Je la violente sauvagement m’imaginant tortionnaire armée d’un fouet de cuir. Je suis arrachée à mon imagination sadique lorsque j’expérimente, à mon insu, la farine dans l’oeil. Je manque d’être emmenée aux urgences pour foulage de poignet. Presque dommage, l’excuse du traumatisme psychologique aurait joué à vie !
Je finis par obtenir une gluante pâte avec de vrais morceaux de grumeaux, astronomiques et bien fermes.
De toutes façons, c’est la faute au mixeur que je ne possède pas. Alors que certains préfèrent vider leur bouteille de Grand Marnier ou presser du jus de chaussettes 100% bio ; moi, j’ai un petit faible pour les grumeaux. Parlons-en des grumeaux. Tabous et redoutés, il se font généralement aussi discrets que possible. Pourtant, ils peuvent donner du relief et du moelleux à la platitude de la crêpe. J’en ai fais ma marque de fabrique.
Sur la fiche, le niveau de difficulté était estimé à une fourchette sur trois, ce qui peut se traduire par « fastoche ». Seulement, il ne prend pas en compte le niveau d’étude de cuisine option cordon-bleu du manipulateur, l’état de son matériel de traiteur amateur, son humeur du jour, son degré d’intérêt pour la popote et sa fibre artistico-manuelle. Il convient donc de se méfier des échelons de facilité erronés des recettes.

La première est toujours loupée, c’est bien connu. Moi, je foire les dix premières et les dix dernières avec hardiesse, les unes plus ratées que les autres : certaines en purée, d’autres volatilisées dans la poubelle, transformées en andouillette, cramées, raclées, saucissonnées ou autodétruites.
Sachant que je pouvais faire une quinzaine de crêpes avec la dose de liquide obtenue, C. s’est retrouvé à manger des bouts de crêpes noires, épaisses de cinq centimètres ou en compote.

– « Chéri, je te les fais brouillées tes crêpes. A moins que tu ne les préfères en omelette ? »
– « Chou, je vais t’acheter une poêle anti-adhésive » m’a t-il dit gentiment en tartinant un sandwich non-identifié.

« Chouette, j’en ai pas mis à côté »

« Ben zut, le feu est trop fort »

« Putain de bordel ! Tu me demandes encore une fois de te faire des saloperies de crêpes et je te quitte, pigé ?! »

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